Le cycle de “Pink Cloth” - Galerie Marcelle Alix

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« Ian Kiaer nous a dit de ne pas parler de chaque œuvre, car il considère l’exposition [“Pink Cloth”] comme un tout. » C’est la première chose qu’on nous dit lorsqu’on arrive. « Il faut laisser le public libre d’interpréter, de sentir ce qu’il veut sentir. » Voici comment est introduit “Pink Cloth” d’Ian Kiaer, exposition visible du 9 septembre au 23 octobre 2021 à la galerie Marcelle Alix à Paris, entre fascination et interrogation devant ces murs immaculés, ce silence religieux et ces tableaux pastel que la simplicité interroge.

Texte de Zena Serhal

Ian Kiaer, artiste peintre anglais, vit et travaille actuellement à Oxford, au Royaume-Uni. Son travail arpente les vestiges de la peinture et ses installations explorent comment le sali, l’inutile, l’accidentel, le rafistolé et le prélevé peuvent faire œuvre. Dans une dimension aux allures utopiques, la réalité du monde revient pour nous amener à réfléchir sur la matérialité de la vie. Ses installations fragiles sont des récits fragmentés, que le spectateur recolle à sa guise pour reconstituer le témoignage. Ian Kiaer puise son inspiration dans les idées de penseurs, architectes et artistes utopistes ayant marqué l’histoire d’une manière ou d’une autre, de par leur préoccupation commune à la résistance et la critique des idéologies dominantes de leur temps. Ses œuvres, qui vacillent entre objet de récupération et véritable objet d’art, entre présence et absence, entre hasard et volontaire, amènent à remettre en question l’art en tant que signifiant et signifié.

Ian Kiaer – Pink cloth, small blue, 30 x 35,5 cm, 2021

Pink Cloth” fait référence à l’écrivain allemand Paul Shierbagt et son livre, intitulé “The Great Love”. L’histoire raconte celle d’un architecte suisse utopiste qui érigent des palais en verre vivant dans une montgolfière avec sa femme, qui l’oblige à se vêtir en nuances de gris, du gris pâle au noir ébène. Cette obsession de la couleur est semblable à celle d’Ian Kiaer avec le rose et le blanc. Considérant son projet “Pink Cloth” comme un tout, il affirme cependant qu’« il [existe] des particularités dans chaque œuvre qui, selon le choix de l’artiste, l’utilisation du Plexiglas ou du tissu [de montgolfière], nous fait réfléchir différemment… » tout cela bien évidemment avec des objets du quotidien qu’il récupère çà et là. Deux paramètres personnels rentrent en compte lors de la création artistique : la couleur, que ce soit des nuances de gris ou de rose, ainsi que le matériau, que ce soit du Plexiglas ou du tissu de montgolfière. Le travail de récupération qu’il opère amène alors à la réflexion sur la couleur, la relation entre peinture et objet.

Ian Kiaer – Pink cloth, pink satin, 51 x 61 cm, 2021

Comme on peut le remarquer à travers l’exposition, certains tissus constituant telle ou telle œuvre ne sont plus là. Ils ont été volontairement retirés, et cela fait partie intégrante de l’œuvre que l’on contemple. Ce paradoxe présence / absence est omniprésent. Ce tissu, ôté de son œuvre originelle, se retrouve alors dans une autre des œuvres, comme une greffe. Ian Kiaer reste attaché à ce qui est accidentel, ce qui relève de l’erreur : ses œuvres sont le résultat de l’accumulation de questionnements, de déambulations, d’hésitations, d’accidents, d’erreurs de parcours et de ce qu’il en reste : les résidus. Ian Kiaer offre alors une rencontre fantomatique de la chronologie de ses œuvres, de leur naissance à leur résurrection ailleurs, quelques mètres plus loin. On observe ce mélange entre la volonté artistique, l’intentionnel et le hasard.

Ian Kiaer – Pink cloth, ribbon, 150 x 113 x 1,6 cm, 2021

Pour “Pink Cloth”, Ian Kiaer puise en outre son inspiration dans la peinture confucéenne du 16e siècle, entre idéal et réel. Son approche méditative nous invite à la réflexion quant au processus artistique et au lien entre peinture orientale et occidentale. En effet, il observe alors que « les artistes en exil peignaient quand on leur ôtait la possibilité de faire de la politique ». Leur peinture devenait ainsi acte de résistance et symbole d’un engagement alternatif. Pour Ian Kiaer, l’art est donc tant la peinture comme « application de pigments sur une toile », c’est-à-dire comme objet, que comme « surface de signification », c’est-à-dire porteur de symboles à interpréter. Sous le spectre de l’histoire de l’art, il nous propose ainsi une réflexion sur l’art contemporain de ce siècle : dans ce « monde en chantier », est-il encore possible de trouver matière à faire de l’art ? Que ce soit avec un objet destiné à la poubelle, du Plexiglas abandonné dans la rue, du tissu délaissé, créé par l’homme…

Ian Kiaer – Pink cloth, black, 135,5  x 198,5 cm, 2021

La figure de l’atelier est un élément essentiel dans l’œuvre d’Ian Kiaer, car il est à la fois un espace de retraite et d’attente, « où les œuvres arrivent (comme on le dit d’un accident) plus qu’elles ne sont conçues. » Elles naissent petit à petit à partir du sol, fertile, presque contre le gré de l’artiste, qui est passif dans l’acte de création, au fil d’un processus poétique, un long voyage intérieur, presque ennuyeux pour celui qui regarde. Ainsi, grâce à l’atelier, la vie est rendue possible. Arrivés à la galerie, leur deuxième lieu de vie, les assemblages tentent encore de s’unir avec les éléments présents sur la scène : les murs, le sol, le plafond, la lumière, la pénombre, l’espace… Elles changent alors de forme et ne sont donc jamais vraiment les mêmes, qu’on les croise à l’aube ou au coucher du soleil, ici ou de l’autre côté de l’équateur. Elles naissent, vivent, grandissent, survivent et s’éteignent.

“Pink Cloth”, du 9 septembre au 23 octobre 2021, à la galerie Marcelle Alix, 4 Rue Jouye-Rouve, Paris 20e et sur l’Application Art is Heart. 

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